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 À la recherche du NOUS perdu

dimanche 23 février 2014

Le 29 janvier, le Pen-Club français recevait l’écrivain grec Yannis Yourtsakis, à l’occasion de la publication par Verdier de son roman Double exil, second ouvrage d’une trilogie commencée avec le Dicôlon, publié en France en 2011. Pour cette soirée, Jean Blot, empêché par la maladie de venir présenter l’auteur, comme il souhaitait le faire, avait rédigé un texte dont on lira ci-dessous la plus grande partie.

Le livre est grave. Si je parviens, ce dont je doute, à écrire une critique digne de lui, elle s’intitulera certainement : « À la recherche du NOUS perdu », non pas un passé personnel qui donnerait un sens à l’existence, mais un NOUS qui précède le Moi, une âme collective antérieure à la séparation qui condamne à l’exil. Ce NOUS que Kiourtsakis cherche avec une obstination quasi maniaque à travers des expériences concrètes, il le retrouve enfin dans une vieille chanson populaire, le geste d’un marin, le mot d’un berger. Ce sont là les dernières voix qui peuvent parvenir jusqu’à nous de ce NOUS que nous avons perdu et qui est au secret de la recherche entreprise.

J’ai toujours pensé que la force d’un auteur venait des contradictions qui l’habitent. Kiourtsakis est partagé entre une douceur de nature et un acharnement quasi obsessionnel à trouver ce qu’il cherche. C’est avec cette douceur de nature qu’il apprivoise les expériences qu’il a projeté de percer à jour. C’’est par cette obstination qu’il y parvient. Doux par nature, Kiourtsakis est aussi solitaire par nature. Mais, à cette belle solitude s’oppose en lui un observateur passionné et peut-être que celle-là est au service de celui-ci. C’est par l’observation intense de notre exil qu’il entend, et parvient, à retrouver notre patrie. Il est pourtant un autre élément dans ce livre qui, pour moi, demeure le plus cher. Cette force, c’est l’amour. L’amour de Kiourtsakis est un amour pur, aussi loin des passions meurtrières de Tristan et Iseult ou de Roméo et Juliette que du mariage fécond que promet et exige le judéo-christianisme. Un amour qui aboutit au couple, et très particulièrement à ceci que Gisèle, qui n’est décrite nulle part ou très peu, est le personnage le mieux dessiné, le plus vivant, le plus immédiatement perceptible au roman.

Elle n’est en scène que rarement, mais dans les coulisses elle est toujours présente. Elle parle assez peu, mais on l’entend en sourdine partout. Et cet amour aboutit à une scène de balcon la plus émouvante et la plus drôle que je connaisse. Vous savez bien, ces scènes de balcon, Roméo et Juliette, Don Juan et Elvire, mais il s’y mêle ici une folle jeunesse, une tendresse que je ne connais dans aucune des scènes de balcon de quatre ou cinq littératures que j’ai un peu fréquentées. Et c’est ainsi que le Double exil se transforme en une double patrie, celle du NOUS et de l’amour qui y conduit.

Je ne vous dis rien de cette scène du balcon, lisez-là car, comme moi, vous ne pourrez ensuite jamais l’évoquer sans que monte au cœur un sourire. C’est sur ce sourire que j’aimerais vous quitter en vous disant encore une fois mes regrets et en vous souhaitant une bonne soirée.

Jean BLOT

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