J’ai, l’immeuble dans le dos, froid, la rue devant moi.
Un bus passe en klaxonnant, une vieille dame a traversé la chaussé sans bien regarder. Mais le bus est déjà loin. Un chien tire, impatient, sur la laisse de son maître que se dirige au Franprix, à quelques centaines de mètres sur ma droite. Le chien attendra devant le magasin le temps que son maître achète une bouteille de mauvais vin, en revenant, il urinera contre l’arbre qui se dresse chétivement devant l’immeuble. La vielle dame s’offusquera.
Monsieur Michel qui habite juste à côté, sort à ce moment précis de l’immeuble voisin pour accompagner sa fille à l’école, rue de l’Ouest. La fille avait mal aux dents, la veille au soir, mais son père avait décidé que ce n’était pas une raison valable pour ne pas aller à l’école. Il sait très bien que sa fille craint surtout la professeure des mathématiques, et c’est ça, la véritable raison des maux aux dents. La fille déteste le calcul mental.
En face, le café vient d’ouvrir. Mehmat, le serveur du matin, calcule combien de café il va vendre en combien d’heures, ensuite, il calcule la moyenne par heure, le chiffre d’affaires, la marge et il constate encore une fois que son patron y gagne bien plus que lui. Mais Mehmat aime bien calculer, il était premier de sa classe au Maroc. Par contre, il n’aime pas les chiens, et surtout pas ce petit clebs qui urine partout. Peu de temps après, Mehmat va aider la vieille dame à traverser la chaussée.
Il y a un autre bus qui passe.
Les premiers clients entrent au café. Monsieur Michel revient de l’école, il va s’arrêter pour prendre un petit crème, comme tous les matins. Il fume une cigarette au soleil. Sa femme va encore lui faire des reproches. Le chien passe à nouveau, son maître à la laisse sent l’alcool. Monsieur Michel est le médecin du quartier, il connaît tout le monde. En fin d’après-midi, il ira chercher sa fille à l’école. Ils monteront dans leur appartement au quatrième étage pour prendre le goûter.
L’immeuble dans mon dos jette maintenant comme une ombre sur la chaussée. C’est le numéro 69 de la rue Losserand, anciennement rue de Vanves. Ici vécut Chaja Gryne. Elle fut arrêtée le 10 septembre 1942 par les gendarmes qui la remettaient aux Allemands. Les 12 février elle est déportée à Auschwitz par le convoi n° 47.
Les bus passe, klaxonne, je monte dedans.