On s’effraie, on cherche des solutions, on dit : « C’est à l’école de transmettre, c’est à elle de former les esprits pour que ne reviennent pas les temps de l’innommable… ». Et si c’était un havre commode, mais trompeur ? Après tout, certains nazis ne manquaient pas de culture, avec un grand C, n’est-ce pas ?

J’ai, en tout cas, le souvenir d’humbles qui, pour beaucoup, ne savaient qu’à peine lire et qui étaient pourtant différents, comme ces gens de peu, gens de la terre, dont était ma grand-mère. C’est la guerre, l’Occupation. Les miliciens, les soldats éructent, farouches. On a fait monter à grand renfort de bourrades, de coups de crosse, dans un camion découvert, de pauvres hères, qui s’efforcent de rester dignes et qu’on appelait ici « les Alsaciens » pour rendre acceptable la différence de leurs patronymes.

Et voici que ces malheureux se figent. En haut de la rue, les élèves de l’école sont arrivés, de retour de l’excursion avec la maîtresse. Oh, ne pas jeter un dernier regard à ses enfants, à sa chair, prier pour qu’ils ne crient pas, ne se révèlent pas… Mais comment l’attendre d’âmes fragiles, à peine sorties des langes ?

Les jupes noires des paysannes ont compris le danger, elles enserrent les petits corps, elles les cajolent et elles les éloignent. On les accueillera, on les cachera. Ma grand-mère, qui en fut, m’a raconté la scène vingt fois, sans doute, dès mes dix ans, et à chaque fois, nous pleurions.

Une froide détermination avait porté cette maigre foule qui n’avait guère fréquenté l’école, mais qui savait que, parfois, la désobéissance est un devoir.

Jean Le Boël