Ils n’en finiront donc jamais !

A nouveau l’antisémitisme tue en France ; Après les enfants Gabriel Sandler (4ans),  Arieh Sandler (5ans ), Myriam Monsonego (7ans) ,le rabbin  Jonathan Sandler(30 ans), les morts de l’hyper casher, François-Michel Saada, Philippe Braham, Yohan Cohen et Yoav Hattab,mais aussi Ilan Halimi, Sarah Halimi, Mireille Knoll on a l’impression que la liste de ceux qu’on tue parce que juifs s’allonge régulièrement

Chaque fois ces meurtres réveillent en moi la mémoire des  44 enfants juifs  d’Izieu[1] auxquels  j’ai consacré un an d’enquête il y a 35 ans

Une nuit ils ont donc vécu à nouveau ,et je sais maintenant pourquoi mon existence , jusqu’à son terme, ne sera plus qu’une course , une folle course vers l’infini pour arracher parcelle après parcelle  des lambeaux de vérité à l’histoire juive.

Imaginez une cendrée , une belle cendrée avec six couloirs permettant aux athlètes de disputer aussi bien le cent mètres que le marathon. Voilà plus de  cinquante ans que je cours sur cette cendrée sans jamais pouvoir m’arrêter, voilà plus de cinquante ans que je cherche à comprendre ce qu’est la place du juif dans cette société, le pourquoi et le comment des combats que je crois devoir mener. Mais maintenant ,je parviens enfin à discerner mes poursuivants :quarante quatre enfants qui se dédoublent , quarante quatre enfants qui n’ont pas grandi, quarante quatre enfants dont l’avenir non vécu se dessine en lettres imaginaires en face de  moi. Plus vite, plus vite .Il faut accélérer le rythme pour satisfaire à leur fringale d’existence .J’ai quarante quatre vies à vivre, à dévorer, avant que ma course ne se termine. Le temps presse , je ne peux plus perdre un instant. Je sens leur souffle sur mon oreille. Comment courir pourchassé par quarante quatre êtres qui exigent qu’on vive pour eux , qu’on mange pour eux, qu’on parle pour eux , qu’on pense pour eux ?

Pourtant cette course n’est pas oppressante , je ne la considère pas comme insupportable mais je la prends plutôt comme une responsabilité, une tâche d’honneur qui me serait échue un peu par hasard.

Encore est ce exagéré de mentionner le hasard . Cette tâche d’honneur est le signe de mon appartenance au monde juif, ma manière à moi de dire « nous ».

Entendez vous le bruit de leurs chaussures de sport sur cette cendrée ?  Parfois il devient assourdissant et je me cache la tête dans les bras avec l’horrible impression de ne plus pouvoir tenir le rythme . J’ai vraiment lancé toutes mes forces dans cette course, investi  toutes mon énergie…Et j’ai conscience que c’est dérisoire au regard de ces quarante quatre enfants qui crient la vie et aspirent à parcourir le chemin qu’on ne leur a pas laissé prendre. Dans mes veines coule un sang qui n’est pas tout à fait mien.Mes muscles ne m’appartiennent pas en propre. Mon cerveau est plein de leurs idées, mon imagination pleine de leurs rêves, mon désir plein de leurs passions. Je vous dis qu’ils vivent, qu’ils vivent , que je le sens, que je sais qu’ils sont là  et que ce qui a été fauché prématurément doit éclore. Malgré tout. A travers toutes les écorces possibles, aussi épaisses soient elles. Un jour peut être, vous aussi vous vous laisserez rattraper par ces quarante quatre enfants .

Les enfants sont vivants . Les assassins nous ont privés de leur avenir mais ces heures, ces semaines, ces mois,qu’ils n’ont pas vécu sont autant de pages blanches qu’il nous faut remplir …

Aujourd’hui Gabriel ,Arieh et Myriam se sont joints au groupe et nous voilà responsables de nouvelles pages blanches .

Ces enfants juifs nous manquent !

Antoine Spire


[1] Antoine Spire Ces enfants qui nous manquent Izieu 6 avril1944 Préface d’Elie Wiesel Editions Maren Sell