Juste devant lui, un adolescent restait figé devant l’écran de son ordinateur. Les chiffres du score qui s’affichait en haut de la page gonflaient, au fur et à mesure que se déplaçait un étrange Superman. Il le guidait à partir de son clavier sur d’épaisses murailles, vers la cime de clochers médiévaux, puis les meurtrières de donjons imprenables. Il ne bougea pas même une seconde quand un cadavre sanglant, quoique virtuel, apparut sur le pavé. Le wagon avait une odeur de poussière. Le skaï des fauteuils était fatigué et couvert de gerçures. Paul frissonna, détournant le regard vers les collines et les champs qui défilaient à la fenêtre. Les arbres dépliaient des feuillages encore tendres. Les contours d’images lointaines remontaient à travers les eaux tranquilles de la Marne. Sa poitrine se serra. Guère étonnant qu’elles lui reviennent, alors qu’il entreprenait ce voyage. En vérité, elles ne l’avaient jamais quitté. Elles avaient sommeillé en lui sa vie durant. Elles le suivaient à chaque pas qu’il posait, chez lui ou en ville. Il ne se passait pas de jour sans qu’il pense à Maurice.

Souvent il se rendait à Paris pour voir une exposition, ou pour des courses. Il avait vu les façades parisiennes s’éclaircir au début des années 60, après qu’on les eût nettoyées de leur noirceur. Le cours des choses s’était accéléré, sans pourtant dissiper le souvenir. Il évitait le quartier du Marais parce qu’il avait été celui de Maurice. Il le tenait à distance, contournant obstinément le périmètre de l’indicible.

Leurs étés avaient été d’une clarté limpide. Maurice venait chez eux pour les vacances. Il le revoyait descendre du train la première fois, un sourire éclatant aux lèvres. Ses yeux brillaient derrière les lunettes d’écaille. Ses cheveux châtains et bouclés étaient impeccablement peignés. Il avait une valise marron à la main. Paul l’envia d’avoir voyagé seul. Ainsi il commençait déjà de traverser ces chemins qu’il leur tardait à tous les deux de découvrir. Des horizons infinis, vastes comme le ciel au-dessus de leur tête… Ils ne cessaient d’en évoquer les possibles. Le matin, ils se mettaient en route avec le casse-croûte que la mère de Paul glissait dans leur besace. Ils remplissaient d’eau la gourde où ils avaient versé un sachet de sels lithinés. Rien qu’à y repenser, Paul croyait sentir le délicieux picotement de l’eau gazeuse à son palais. Ils s’élançaient sur les sentiers qui menaient aux savarts, ainsi qu’on les appelait dans la région. Paul aimait la rugosité du mot, Maurice les sauvages étendues de friches qu’il désignait. Des mondes inconnus à explorer, à peupler d’habitants dont ils créeraient les vies de toutes pièces… Ils parlaient au futur, certains qu’ils étaient de son émerveillement. Ils oubliaient les griffures de ronces qui cuisaient sur leurs mollets, alors qu’ils avançaient. Rien ne les interromprait avant qu’ils n’atteignent l’arbre, leur arbre, celui d’où ils contemplaient la vallée et le large ruban de la rivière qui y serpentait paisiblement.

Mais le dernier été avait été différent. De temps à autre, une ombre assombrissait Maurice. Il lui parlait d’Elsa, de son beau regard gris clair, des longues nattes brunes qui retombaient sur son dos. Elle était arrivée d’Allemagne pendant l’hiver. Il y avait eu des bruits de pas et des éclats de voix dans l’escalier, un soir tard dans la nuit. Le lendemain, la mère de Maurice avait annoncé que les voisins du dessus venaient d’accueillir une partie de leur famille. Ils n’avaient eu que quelques heures pour partir et ils avaient tout laissé derrière eux. Mais ils ont eu la vie sauve, s’était-elle empressée d’ajouter en regardant son fils. Maurice fit bientôt connaissance avec Elsa. Ils échangeaient quelques mots, lorsqu’ils se croisaient sur le palier

ou dans la cour. Quand une caisse de bouteilles vides s’échappa des mains d’un maladroit pour s’écraser sur les pavés, Elsa s’écarta brusquement. Son corps était secoué de tremblements. Elle hoquetait. Le verre cassé sous mes pas… Je ne supporte pas. Et elle était remontée dans l’escalier en courant. Il s’était écoulé plusieurs jours avant qu’il ne la revoie ou qu’il entende son violon, comme à l’accoutumée. Maurice ne savait pas ce qui avait déclenché une telle panique chez elle. Mais il aurait tant voulu la rassurer. Il scruta le paysage loin devant lui. Si Hitler envahissait la France…. Il avait surpris la conversation de son père et sa mère, qui chuchotaient devant la fenêtre. Une lumière crue inondait la pièce. Elle baigna leurs visages rembrunis par l’inquiétude. Elsa lui manquait. Il ne voulait plus s’éloigner d’elle. Il lui semblait que rien ne pourrait lui arriver, pourvu qu’il soit là, à quelques mètres d’elle, dans le même immeuble. C’était irrationnel, il en était conscient.

Paul se taisait, à l’affût d’un mot pour apaiser son ami. La Marne disparaissait là-bas dans les collines, sous un voile de brume. Il préféra changer de sujet. En parlant, il taillait une branche de son canif. Et Elsa, elle aime lire, comme toi ? Il n’avait pas eu besoin de finir sa question pour se rendre compte qu’elle sonnait creux. Il ne faisait que combler le vide qui les troublait, l’un et l’autre. Elle commence seulement à apprendre le français. Et je ne lui ai pas demandé… Paul lança la branche loin devant lui, accablé par ce qu’il devinait d’un danger très proche, mais dont il était incapable de prendre la mesure. Ils étaient redescendus vers la vallée en silence.

Il proposa à Maurice d’aller se baigner dans la Marne. La rivière gorgée de soleil chassa leurs soucis, l’espace d’un après-midi. Deux péniches étaient passées, soulevant une succession de vagues dont ils s’amusèrent malgré tout. Lorsqu’ils sortirent de l’eau, le corps scintillant de gouttelettes, la mère de Paul les attendait avec un plat de ratatouille qu’ils avaient partagé sur l’herbe, pendant que les derniers rayons du soleil caressaient le sol autour

d’eux. Passez votre chandail, les garçons… Vous ne voudriez pas attraper un rhume. Ce serait trop bête de gâcher la fin de vos vacances. Paul croyait l’entendre. Avait-elle éprouvé l’appréhension des parents de Maurice ? Elle n’en montra rien en tout cas, ni ce soir-là ni les suivants. Fin août, ils étaient restés un long moment silencieux sur le quai du départ. Maurice n’était déjà plus avec eux, même s’il faisait bonne figure. Ils sentaient la brèche qui s’ouvrait en plein cœur de leurs vies. La pression des mains de Maurice sur ses épaules disait ces mots qui manquaient à leur au revoir. Ils échangèrent des lettres, qui s’espacèrent jusqu’à se tarir, fin juin 42.

Après s’y être refusé sa vie durant, Paul éprouva le besoin de se rendre là où Maurice avait habité. Il y déposerait ses pensées et ses souvenirs, comme d’autres le font avec des fleurs. Le train entrait en Gare de l’Est et Paul s’engouffra dans l’escalier qui menait au métro. Il trébucha sur le trottoir, en apercevant la rue de Turenne. L’onde de choc était trop forte. Ce nom qu’il avait écrit sur des enveloppes, qu’il avait guetté au dos de celles qui lui étaient adressées… Fines lettres bleues dont l’encre traçait les rêves dont ils n’avaient alors pas douté, ni lui ni Maurice. Paul cligna des yeux dans la lumière. Le présent et ses certitudes l’aveuglaient. Pourrait-il l’affronter ?

La façade avait été ravalée. Rien ne transparaissait ici du passé dont Paul s’était mis en quête. Il leva les yeux vers les fenêtres du deuxième étage, puis celles du troisième, là où Maurice lui avait dit qu’Elsa habitait. Il pensa à ces murs tapissés et retapissés au fil des années, ces cloisons qu’on avait peut-être abattues, ces escaliers foulés par tant d’habitants inconnus. Ce qui s’était effacé et qui pourtant le tenaillait… Il pensa à ces centaines de milliers d’heures qui s’étaient écoulées sans eux. Une béance que rien ne réparerait… Il continua de remonter la rue de Turenne. Son œil se posa sur une vieille plaque à peine lisible : « Bibliothèque yiddish et française ». Il s’arrêta net, le souffle suspendu. Un passé, anodin

alors que Paul quittait à peine son enfance, le rattrapait. Maurice lui avait parlé de cette bibliothèque tout près de chez lui, où il aimait à se rendre le jeudi après-midi. C’était forcément de celle-ci qu’il s’agissait. Son cœur s’emballa. Il fallait qu’il entre, qu’il voie ces volumes que Maurice avait feuilletés, qu’il les sorte de leur rayonnage, qu’il les ouvre. Son regard y avait laissé un peu de ses espérances, de ses attentes, de ses craintes. Paul s’assoirait à une table et il laisserait le jour s’achever, en pensée avec son ami. Fébrile, Paul s’approcha d’un passant. « Vous savez quand cette bibliothèque est ouverte ? » L’homme mi- goguenard le dévisagea comme s’il avait perdu la raison. Paul reprit. « Quelqu’un pourrait peut-être me renseigner ? » Son interlocuteur se frotta la joue. « Mais qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse à moi ? J’en ai rien à cirer de vos bouquins yiddish. Et je me demande bien ce qu’on attend pour démonter cette foutue plaque. »

Paul resta un moment pulvérisé sur le trottoir. Il était sans mots, sans voix. Il s’essuya le front avant de se remettre en route, jusqu’à la terrasse d’un café qui l’attira, parce qu’il lui sembla qu’il était déjà là du temps où Maurice habitait ici. Sans doute la bibliothèque n’existait-elle plus maintenant. La vétusté de la plaque ainsi que ses caractères à moitié effacés le suggéraient. Elle témoignait d’une histoire, celle de Maurice et de tant d’autres, qu’il arracherait à l’oubli, tant qu’il serait en vie. Il le fallait.

Cécile Oumhani