Le PEN Club français est préoccupé par les atteintes à la liberté d’expression et les tentatives d’atteinte à la liberté de penser qui se multiplient et s’expriment par des manifestations à connotation communautariste.

Ce qui fait la valeur de l’être humain, c’est sa capacité à se reconnaître homme sur toute la planète, dans tous les pays, sous toutes les latitudes. Nous reconnaissons l’homme dans sa diversité, qui est une richesse – diversité des cultures, des langues, des sensibilités qui s’expriment notamment dans la création artistique – mais avons la conviction que cette diversité s’exprime dans le cadre de notre communauté humaine, qu’elle l’enrichit et ne la divise pas.

C’est pourquoi nous voyons avec inquiétude se développer dans le monde, et en France même, une forme d’intolérance qui s’exprime par la notion d’ « appropriation culturelle ». Ce courant prétend dénier à qui n’appartient pas à une communauté particulière le droit d’en dire ou représenter les sentiments ou les aspirations. On l’a vu notamment quand des groupuscules ont réussi à interdire la représentation à la Sorbonne des « Suppliantes » d’Eschyle, et quand la pièce de Robert Lepage, Kanata, jouée à Paris à la Cartoucherie, a été mise en accusation parce que des rôles d’autochtones amérindiens n’étaient pas tenus par des acteurs autochtones.

L’expression artistique se nourrit d’échanges. Un auteur, un interprète se mettent à la place de personnages qu’ils ne sont pas et qu’ils veulent comprendre. Si on écoutait ceux qui dénoncent l’ « appropriation culturelle », Flaubert ne pourrait plus dire « Madame Bovary, c’est moi », et seule une femme serait habilitée à créer le personnage d’Emma Bovary. 

Les contempteurs de la prétendue appropriation culturelle affirment que les dominants ne peuvent pas parler au nom des dominés, dont ils s’autoproclament les représentants et porte-parole. C’est sans doute la manifestation d’une sensibilité à vif qu’on peut comprendre, mais les cicatrices de l’Histoire ne se guérissent pas par le creusement de fossés. En outre, prétendre imposer un point de vue par l’intimidation et l’épreuve de force est inacceptable dans une démocratie où la parole est libre. Le PEN Club français, fidèle à ses valeurs et à son histoire, sera toujours aux côtés des victimes des actes de censure quels qu’ils soient, dans le cadre des lois de la République qui ont fixé des limites strictes, comme le racisme et l’antisémitisme, à l’expression de la pensée. 

Philippe Pujas