Texte écrit par Ahmet Altan en prison, texte demandé à l’initiative de PEN Vlaanderen publié dans le Washington Post, et les deux journaux belges De Standaart et Le Soir.

Par Ahmet Altan, journaliste et écrivain turc (texte traduit en français par Jean Jauniaux, président de PEN Belgique francophone, d’après une traduction anglaise du texte original turc établie par Yasemin Çongar).

Etre enfermé dans une véritable prison, tandis qu’aujourd’hui le reste du monde se voit confiné chez soi, c’est comme être assis à l’intérieur d’un aquarium immergé au fond de l’océan.

En lisant les quotidiens, livrés le lendemain de leur parution après un semblant de « quarantaine » ou en regardant les quelques chaînes de télévision auxquelles nous sommes autorisés à avoir accès, je peux voir que vous êtes inquiets à mort. J’ai soixante-dix ans et je suis en prison. Je suis quelqu’un qui en sait davantage que vous sur l’expérience d’être assis au fond de l’océan et d’être constamment menacé de mort. A ce double titre, permettez-moi de vous dire ceci : ne vous laissez pas aller au désespoir. Nous assistons à une rupture de l’histoire, tout au long d’une gigantesque ligne de faille, qui fait trembler la vie elle-même. Cette rupture nous promet un avenir fait d’espoir.

Je suis conscient des horreurs qui assaillent chacun en ce moment. Comme des milliards d’antilopes qui ont dû traverser un fleuve rempli de crocodiles, nous nous débattons, paniqués pour rester en vie et atteindre l’autre rive.

Cette vision n’est rien d’autre qu’une vision d’enfer. Et pourtant, dans quatre ou cinq mois ce désastre s’achèvera et l’humanité entrera dans une nouvelle ère de son histoire, sur une terre d’espérance.

Ainsi en va-t-il de cette étrange planète que nous appelons la Terre, un globe tournant dans l’espace à la vitesse de cent mille kilomètres par heure. Seuls les désastres provoquent de meilleures conditions de vie. Blessés par les guerres et les pandémies, nous nous remettons à progresser.

Cette catastrophe nous a révélé nombre de vérités que nous avons longtemps ignorées, et nous a donné des indications pour notre itinéraire. Je pense que le vingt et unième siècle commencera une fois que cette pandémie aura pris fin. Pendant un court moment toutefois, nous aurons l’impression de reculer, mais cela ne durera pas longtemps.

« Ces Etats qui ont vécu »

D’une part, cette pandémie nous a montré que les constructions qu’on appelle « Etats » ne sont bonnes à rien. A l’évidence, la structure des Etats a vécu. Que le type d’administration qui s’est développé à l’époque des diligences tirées par des chevaux soit toujours en place est contraire à la nature des choses. La pandémie a échappé à tout contrôle à cause des bévues commises par les Etats et leurs administrations et inspirées par leur appétit de pouvoir. Si, au début, la Chine n’avait pas menti et si les dirigeants d’autres pays n’étaient pas restés indifférents, le fléau n’aurait jamais atteint une telle envergure.

Je crois que dans un futur relativement proche, le monde s’organisera en une fédération de Cités-Etats – on se rendra compte qu’il n’y a pas d’autre choix. Les nations, les frontières, les drapeaux, vont à l’encontre du bien de l’humanité lors de catastrophes communes comme la pandémie du Coronavirus.

« Celui qui ment le plus remporte l’élection »

Nous avons compris une autre vérité encore : la capacité de remporter des élections et celle de diriger une société exigent des compétences tout à fait différentes, certaines s’opposent même entre elles. Les élections sont souvent gagnées par ceux qui mentent le plus, ceux dont la bande sonore épique résonne davantage. Mais ceux-là ne peuvent diriger les sociétés avec sagesse. Et le désastre actuel nous a donné de nombreux exemples de ce phénomène.

« Des Cités-Etats, pour une gestion saine »

Une solution existe pour ce dilemme démocratique : gérer les Etats – ou plus exactement les Cités-Etats telles que je les vois émerger – comme s’il s’agissait de clubs sportifs. Dans les clubs, un groupe de cadres est élu mais les équipes sont dirigées par des professionnels. L’équipe nationale de la Grande-Bretagne est entraînée par un Islandais, celle de la Turquie, par un Roumain, et celle de la Corée du Sud, par un Allemand. Inévitablement, nous nous dirigerons vers une ère où les villes et les Etats seront gérés par du « personnel technique », travaillant sur base de contrats annuels. Je crois que la pandémie actuelle va accélérer une telle transition.

« Vers un nouvel ordre économique »

Ce désastre a été également la répétition générale d’une mutation majeure dans l’histoire. Lorsque la population a dû être confinée chez elle, les travailleurs ont quitté leur chaîne de production. Grâce à l’Internet, la contribution intellectuelle des gens à la production s’est accrue, tandis que leur participation physique a diminué de façon significative. Au vingt et unième siècle, ils ne feront plus de travail physique. Nous prenons conscience de l’inévitabilité du changement au fur et à mesure où nous vivons cet épisode de l’histoire et où nous allons devoir découvrir un nouvel ordre économique. Nous découvrons que certaines personnes disposant de plus d’argent qu’elles ne peuvent dépenser, et tant d’autres n’ayant ni pain ni toit, peuvent provoquer une catastrophe « commune » Si vous ne pouvez secourir le tenancier chinois d’un petit étal, vous ne pourrez pas mieux sauver le Premier ministre britannique. Vous allez redécouvrir la devise des Trois Mousquetaires : tous pour un et un pour tous.

« Pour se protéger, protéger les autres »

Je pense que cela conduira à une mutation fondamentale de nos esprits. Si vous voulez vous protéger, vous allez devoir protéger les autres. Les actes égoïstes vont vous tuer. La pandémie, en ôtant des vies, nous enseigne cette vérité : si vous ne pouvez pas protéger l’humble Chinois, vous ne pouvez pas vous protéger vous-même. C’est le premier niveau d’une nouvelle conscience qui va jeter des ponts au-dessus de l’abîme qui sépare un être humain de l’ensemble de l’humanité.

Cette mutation mentale va altérer de nombreux concepts et modes de relations. Un nouveau type d’être humain devra apparaître, qui comprendra que « nuire à autrui, c’est nuire à soi-même ». Pouvez-vous imaginer à quel changement considérable cela mènera ? Cette pandémie aura pour conséquence de faire prendre conscience à chacun, peut-être pour la première fois et avec une conscience incontestable, de ce que nous faisons partie d’un grand courant qui s’appelle humanité, et que les différences de nations, de religion, de langues et de races ne veulent rien dire. Qu’ils soient batelier cambodgien, président des Etats-Unis, riche Français, marchand de quatre saisons en Turquie, aristocrate italien, paria indien, tous vivent le même désespoir et le même effroi.

« Optimiste. Pas pour moi, mais pour l’humanité »

Ce virus abat des vieillards comme moi, mais il détruit aussi toutes sortes de concepts de croyances et de convictions surannées. Nous arrivons péniblement au seuil d’un monde nouveau, et, ce qui est plus important, d’un nouveau type d’être humain.

Au milieu de ce grand traumatisme, je suis optimiste quant à notre avenir. Ce dont j’ai parlé n’est pas une utopie. Ce n’est pas non plus de l’idéalisme béat. Je crois que ce que je vous annonce se produira. Je ne serai plus là pour le voir. J’écris tout ceci alors que j’attends, dans une cellule de prison, l’assaut féroce d’un virus qui tue les gens de mon âge. Je ne suis pas optimiste pour moi, mais pour cette humanité à laquelle j’appartiens.

« La métaphore du radis »

En novembre dernier, l’administration pénitentiaire a ajouté un radis à notre pitance quotidienne. Mon compagnon de cellule a placé ce radis dans un gobelet en carton et l’a déposé derrière les barreaux de la fenêtre. Le radis a commencé à pourrir. Récemment, une petite pousse verte est apparue. Elle a poussé de plus en plus. De petites fleurs blanches ont commencé à fleurir sur la pousse. Chaque matin, quand je me lève, je regarde ces fleurs. Je suis le témoin de ce « cliché » : le radis meurt et renaît en même temps. Un misérable radis crée des fleurs à partir de sa propre décomposition. Sans abandonner son optimisme, il s’élance vers son futur et il meurt.

Peut-être serai-je déjà tombé malade au moment où vous lirez ceci.

Mais quelle différence cela fait-il ?

Si un radis qui se décompose au fond d’un gobelet de carton peut refleurir, un vieil homme emprisonné peut être optimiste.

Nous n’allons quand même pas désespérer plus qu’un radis, n’est-ce pas ?

Les livres d’Ahmet Altan sont parus aux Editions Actes Sud.

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