Un jour d’été qui, cette année-là, est chaud. Après une promenade agrémentée de quelques jeux dans le bois de Vincennes tout proche, cela malgré l’interdiction, les fillettes sont rentrées avec Mlle Cohen, leur institutrice, dans la maison qu’elles occupent depuis la dernière rentrée scolaire. C’est ainsi que se déroulent leurs vacances. Mlle Cohen  est aidée par une autre femme chargée de faire la cuisine avec le peu de nourriture que l’on peut se procurer en ces temps de guerre et de pénurie.

            En ces jours de grosse chaleur, l’ennui s’est quelque peu installé dans la maison : les distractions sont minces, les sorties limitées. Les fillettes s’efforcent de s’occuper tant bien que mal. Parfois Mlle Cohen les fait chanter ensemble ou elles se livrent à des jeux dont elles connaissent tout. Les livres sont rares aussi.

            Il est près de dix-huit heures quand la cloche se met à sonner à l’entrée. Le brouhaha cesse aussitôt, les jeux s’interrompent. Mlle Cohen hésite avant de répondre : elle regarde par la fenêtre et aperçoit trois hommes plantés devant la grille. Elle respire un grand coup et demande aux fillettes de gagner leurs chambres. Elle prend son temps pour descendre l’escalier, traverse lentement le petit jardin et ouvre la porte aux visiteurs. « Police » dit un petit homme au regard fuyant et qui transpire abondamment, les deux autres se taisent. Mlle Cohen respire difficilement : cette visite l’inquiète. Elle demande, s’efforçant de ne pas montrer son trouble : «  Vous venez pourquoi ? ». L’autre la regarde, l’air mauvais : « Vous hébergez des pensionnaires, j’aimerais les voir. » Et sans attendre de réponse, il force Mlle Cohen à le laisser entrer tandis que les deux autres prennent place dans le jardin, près de la porte. Jusqu’à présent ils n’ont rien dit, ils gardent les mains dans leurs poches, vont et viennent dans le jardin, muets, glaçants.

            Mlle Cohen gravit les marches de l’escalier suivi par le type. « Allez les chercher », aboie-t-il. Elle ne se hâte pas. Que va-t-elle dire aux fillettes pour ne pas les inquiéter ?  Que leur veut cet homme ? Elle le pressent. Elle pénètre dans les quatre chambres et dit à chaque fois : « Les filles, dépêchez-vous, descendez, pas de bruit. »

            Elles arrivent dans la pièce principale où le type s’est installé. Elles se taisent, inquiètes.  « Chacune doit me dire son nom, son prénom, sa date de naissance. » Mlle Cohen les désigne, une par une et ce sont des voix secouées par la peur qui répondent à la question  du policier qui inscrit tout dans un carnet. «  A entendre vos noms, vous savez pourquoi vous êtes ici. Vous comprenez ? » Il s’arrête puis : « Je ne vois pas sur vous l’étoile que vous devez porter pour que l’on sache qui vous êtes. » Il se tourne vers l’institutrice : « Et vous, où est-elle votre étoile ? Ce n’est  pas parce que vous êtes dans cette maison qu’il faut l’oublier. Vous essayez de nous tromper. Vous n’aurez pas le dernier mot. L’hospitalité c’est fini. Rassemblez-vous toutes sans un mot et descendez. Pas besoin de bagages. Dépêchez-vous. Je suis pressé ». Certaines fillettes, terrifiées, se mettent à pleurer, d’autres tremblent, muettes. Elles vont partir, comme sont partis leurs parents. Elles ne reviendront pas : une plaque, rue Grandville à Saint-Mandé l’atteste. Auschwitz a été leur destination finale.

                                                                                   Max Alhau

Poète, a publié une trentaine de recueils dont : En cours de route (L’Herbe qui tremble, 2018 )

Les yeux bleuis de rêves ( Voix d’encre, 2018 )0. Il est aussi nouvelliste et traducteur de l’espagnol. Membre de l’Académie Mallarmé.